La liberté, c'est d'être chez soi - HEGEL
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 La liberté, ce n’est sans doute pas d’être pleinement installé et en repos en soi. C’est cette billevesée (ou ce boyau ventru, pour rester au plus près de la terminologie de notre passion) qui grève définitivement et à l’avance tous ces manuels de développement personnel qui nous promettent la luxuriance d’une individualité, en fait effondrée sur elle-même. La liberté, chacun s’en doute, réclame un minimum de déséquilibre et d’écart à soi. C’est ce clinamen qui, seul, permet à chacun d’être à la fois enraciné et exilé en soi et dans le monde. Le clinamen nous convoque à être toujours, en acte, le vecteur de notre propre déhiscence. Le repos n’apparaît alors que comme un moment des mouvements régissant la déhiscence de soi. Cette forme de liberté s’illustre exemplairement dans la marche, laquelle est un déséquilibre permanent et habité. Le cyclisme apporte à cette déviation de l’équilibre la rondeur de la roue, son infinitude et sa continuité, son absence de heurt, ses articulations enchaînées des discontinuités. Cette fluidité donnée par le cercle prothétique - ou plus exactement orthétique car il invente une nouvelle dimension plutôt qu’il ne rétablit ou prolonge un pouvoir organique défaillant -, engendre un nouvel espace-temps, qu’ont toujours tenté de célébrer ou qu’ont utilisé aussi bien Tolstoï et Miller que Jarry et Vailland, voire Fournel, Tronchet, Nucéra, ....et bien d’autres, aussi bien qu’une variété d’allures. Certes, l’espace psychique ne se crée que dans le déséquilibre, voire le vertige ou le risque de chute, soit dans l’imminence de la verticalité abolie, toujours à réinventer sur cette ligne de crête qu’affectionne le vélo. C’est sans doute pourquoi très tôt dans l’érection de l’humanité le culte ithyphallique a occupé une telle place. Dans ces oscillations ouvertes par le clinamen se dessinent des variétés d’espace et de temps. Elles sont l’occasion tout à la fois de parcourir le monde et de l’arpenter comme une surface psychique. C’est de ce clinamen et de ses phases oscillatoires que s’engendre la cyclosophie et une certaine liberté. Et parfois aussi l’errance.

Rien de tel que le vélo pour mesurer ce déchirement intime, sa suture momentanée ou même l’harmonisation temporaire de cette déhiscence interne qui nous donne une liberté. Sortir de soi comme Lilian Faugier, lorsqu'il ânonne ses onomatopées en gravissant douloureusement les côtes de son échappée frauduleuse. Sortir de soi non pas seulement pour échapper à la douleur mais aussi pour vagabonder sur le bord de la route, sur les chemins de traverse, sur les pentes éloignées ; ou pour pénétrer dans les bois alentour ou encore rafter sur le torrent serpentin qui gît en contrebas. Puis, affecté de quelques instants de grâce, juché sur une roue d’Ixion et exempté de la gravité, se trouver propulsé comme un personnage icarien. Retomber en soi, consumé, et s’engloutir dans l’asphalte spongieux qui vous emprisonne dans ses gorgonales tentacules. Alors l’horrible poids du malheur vous écrase, vos roues collent au bitume, vos jambes se vrillent, le devenir hippopotame vous assaille. Reparcourir l’hiatus, dans un sens ou dans l’autre, y retrouver l’apaisement du vagabondage des pensées, une errance dirigée, l’itinérance géographique relançant les associations de pensées, via les sensations dont le vélo n’est pas avare. Jouer entre l’idéalité de l’atmosphère du lieu, ses génies et ses farfadets, et l’adhésion aux accidents de terrain, ses contours et ses à-pic, ses densités forestières et ses déserts rocailleux, ses sillons fluviaux torrentueux et ses eaux lourdes et amères. Là où le corps s’appesantit, là où les jambes se durcissent, la volonté s’érode. La formule de DiMahi tourne en rond dans ma tête comme les calculs de différentiel entre le 40x23 et le 30x19. Ce différentiel qui devrait alléger ma peine et m’aider à retrouver toute ma superbe. Si un moment mon esprit mal en point s’englue dans ces objectivations scientistes, s’il s’annule et se désastre dans ces réifications et sutures de lui-même, cela ne dure pas. Mon daïmon réinstaure la déhiscence, le dialogue se renoue. Et, à nouveau, je décris la gravitation d’un pendule circulaire autour du cône de la cime aimantée ; à nouveau le macadam réapparaît sous mes roues, les arbres se redressent sur les pentes, la lumière fomente ses ombres et ses éblouissements, les montagnes se réinstallent et se pavanent sous mon regard retrouvé.

Alors, vaincre la force d’inertie du repos en soi et celle de Coriolis par la force d’attraction des cimes, quoi de plus judicieux et de plus jubilatoire ? Et la liberté du cyclosophe, me dira-t-on, s’il n’est qu’un simple maillon dans la chaîne des forces ? Il est aussi un espace de sensations et de pensées émergeant à l’imbrication de l’énergie et du sens. Pas de sens sans énergie, mais pas non plus d’énergie pure sans cristallisation de sens. «Le repos en mouvement est la condition de toute oeuvre d’art». Stifter

Taphaleschas